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Passer la nuit

C’est au bord d’une sombre lagune, sur une terre trop petite. D’amusantes créatures s’enivrent de l’huile achrome de la déconfiture. Elles sont mal fichues, se cramponnent, manquent à chaque instant de tomber. Juste assez vivantes pour pousser Caddie, elles boivent au nombril, l’animal de compagnie numéro un.

Monsieur turbo-fœtus exhibe son Joujou de l’espace, qui lui confère une envergure ultramoderne. Les générations futures, si toutefois elles adviennent, hériteront du Joujou de monsieur comme d’une ordure inutile, culturellement nulle et toxique. Produit à base de matières premières volées et vendu à prix d’or, ce Joujou-là crée chez monsieur un sentiment d’urgence et d’impatience constante, qui brouille la limite entre sa vie professionnelle et sa vie privée. C’est que monsieur est pathologiquement dépendant de Joujou. S’il gène les autres et risque à chaque instant l’accident par inattention, monsieur a toutefois été rassuré par les opérateurs quant aux champs électromagnétiques qui tuent les abeilles, et entraîneront chez lui un cancer du bulbe. Quand Joujou sera également hors d’usage, il retournera à ses origines en un ultime voyage, et ses nombreux polluants seront recyclés par la plèbe « en voie de développement » dans des « conditions sanitaires précaires ».

Madame cyber-Bécassine promène son Doudou pour adulte. Comme il n’y avait plus de bon sauvage disponible, voilà l’ultime faire-valoir de madame. Comme Doudou s’ébat dans l’espace prévu à cet effet, madame met en scène ses bons sentiments, sa flamme dissymétrique : elle incarne à merveille la maîtresse bienveillante et charitable, et sa chose est déférente, empreinte de gratitude. Vraie marquise des anges, madame est un chantre ému du développement durable. Ce théâtre de l’innocence, c’est sa façon à elle d’assainir l’infamie collective. C’est surtout sa façon de satisfaire une forme d’addiction, car Doudou lui procure des satisfactions pulsionnelles, qui comblent peut-être un profond désir de Coincoin. Dans son cosmos anthropocentrique, les animaux sont des auxiliaires qualifiés, des ancêtres totémiques, voire des Coincoins. Mais qu’ils le veuillent ou non, ils finiront par être mangés par madame.

Doudou exhibe sa maîtresse, du bout de sa laisse. Celle par qui la sandale arrive. Doudou y plantera ses crocs, jouera le carnage pour de faux. C’est que même Doudou est acteur. Comme sa maîtresse, il veut tout, tout de suite. Il a bien sûr repéré la joie qu’il lui procure, aux incisives qu’elle affiche, lorsqu’il fait semblant. Quand elle active ses zygomatiques, le bout de viande n’est pas loin. Doudou a l’art de toujours se placer dans la lumière. Il improvise alors dans un registre de contre-ténor bipède.

Joujou exhibe monsieur sur Fesse-bouc, comme tout le monde. Et monsieur se regarde, regardé par les autres. Bien qu’incapable d’ironie et machinalement pragmatique, Joujou propose un grand choix de smileys que monsieur utilise pour exprimer ses émotions. Joujou aide ainsi monsieur à habiter son personnage ubiquitaire et optimiste, qui milite en faveur de la vivisection douce, pétitionne en retard contre le mauvais temps, parle sous pseudonyme et clique par amour. Grâce à Joujou, monsieur épouse toujours les bonnes causes, et acquiert certaines dispositions perverses qui, dans la logique de l’ersatz, seront bien utiles pour sa carrière professionnelle : jouer toujours le coup gagnant, circonvenir son prochain, l’instrumentaliser, etc… Dans les arcanes du software de Joujou, monsieur pendouille comme un costume vide. Joujou et ses frères ouvrent un sixième continent pour une sixième extinction. Joujou est un crochet de boucher.

L’ombilic butine sans fin le Johnny, l’or des fous. Les turbo-fœtus cherchent une tête habitable et mutent aux parois brûlantes du masque d’idole. Ils sont très expressifs. Très dociles. Absolument incapables d’attention et dépossédés d’à peu près tout. Embarrassés par leur bulbe comme par un caillou dans la chaussure, ils surnagent dans le jus de leurs forces vives, infiniment diluées par chacune des distractions futiles que leur offre la grande ludothèque internationale. Ils ont bu le rêve croupi, emballé comme un joyau des montagnes. Ils ont dans leur queue le venin.

12000 tonnes de plomb s’éparpillent en automne, crachées par leurs fusils. Dans les zones recluses que leur trouille a strictement fractionné, les turbo-fœtus vont, par « amour de la nature », faire feu sur les animaux sauvages. Ils étaient jadis, eux aussi, des animaux sauvages. A présent, ils massacrent le temps, éclaboussent l’espace de sang de lapin, tartinent le monde de tripes écarlates. De manière légèrement excessive, les fossoyeurs dominicaux de l’ingénuité sauvage rendent visible le fait inéluctable de la mort. Le plomb s’accumule, le saturnisme progresse et « tout le monde est content ».

Certains d’entre eux font naître et grandir d’autres créatures, qu’ils déportent vers des camps d’extermination « dernier cri ». Aimer la nature signifie pour eux : aimer faire naître et aimer tuer. Ils pensent qu’ils pensent. Et parce qu’elle est partagée, la bonne conscience fait chaud au cœur : comme eux, le steak de vache en polystyrène n’a officiellement plus de passé animal. La protéine-amnésie efface de l’écran les végétariens par contrainte. Ce muscle qu’ils mastiquent, c’est leur propre mémoire.

Naquit Coincoin. Les parents béats, valise rose et preuve de vie sous le bras, s’en étaient revenus dans les allées colorées de la forêt pourrie, pour chercher détente. Tandis qu’ivre de son monde, la famille assaisonnait ses petits ego médiévaux, on s’aperçut que dans l’euphorie, placenta avait disparu. L’organe ne donnait plus signe de vie… Une infirmière puéricultrice s’écria : Alors les filles, je vais peut-être vous épater mais vos placentas valent de l’or ! Nous les congelons, et les laboratoires de cosmétiques viennent les récupérer. Ils contiennent des vitamines et éléments essentiels que l’on retrouve dans les crèmes anti-âge ! Toutes les maternités ne le font pas, mais quand ce sont de grosses maternités, assez rentables pour les labos, nous avons forcément des congélateurs dans le service !… Dans un autre monde, on aurait fabriqué un sérum pour la mère et l’enfant à base dudit organe. Mais la folie, c’est la mort avec des veines chaudes.

Bien avant leur naissance, les Coincoins assimilent quelques quatre cent produits toxiques des plus raffinés qui se transmettront aux générations suivantes par altruisme industriel. Médusés par le lait qui les embiberonne et les arrache du sein de leur mère, contaminés et stérilisés par leur couche culotte, infectés par l’air qu’ils inhalent et par les émanations des plastiques de leur table à langer, ils sont salis par l’eau courante officiellement « potable » (…). Au pays des mangeurs de grenouilles hermaphrodites, les systèmes endocriniens savent bien que les nappes phréatiques regorgent d’hormones de synthèse et de pesticides, et certaines régions sont heureuses de vous annoncer la naissance de trois filles pour deux garçons.

La « civilisation » dans laquelle naissent les Coincoins est une telle tuerie que gèle tout espoir dans le processus furieux de la naissance. C’est là, exactement, que meurt la beauté. C’est là qu’ils virent turbo.

Lorsque Coincoin paraît, les charognards et les rois mages se pourlèchent les babines, allongent leurs bras jusqu’au bout des chaînes de responsabilité, posent les cathéters réglementaires, ouvrent les vannes et, par effet communiquant des vases publicitaires, conduisent délicatement les oisillons vers l’injection létale. Coincoin évolue bien vite en une dissemblance amenuisée de lui-même. C’est qu’ici, le « domaine de la santé » se dore la pilule et s’enorgueillit du record du monde de la consommation de psychotropes et du taux de vaccination. Ici, le « principe de précaution » est un évangile mafieux interprété aussi par les seringues à piston. Par exemple, les seuls vaccins anti-D.T.P. sont obligatoires (malgré une quasi-éradication des trois maladies, et l’existence de thérapies efficaces et bon marché en cas de symptômes, notamment à base de chlorure de magnésium). Mais le trio imposé n’en demeure pas moins introuvable en pharmacie (6,72 euros TTC, en théorie). On n’y sert le cocktail qu’associé à deux autres vaccins non obligatoires, l’anti-heamophilus b et l’anticoquelucheux (22,27 euros TTC, en pratique), ce qui crée une anomalie juridique en cas d’accident post vaccinal. Curieusement, peu d’informations circulent sur ces risques d’accident, mais la sollicitation abusive des défenses immunitaires se paye parfois cher : le vaccin anticoquelucheux est le plus réactogène de tous : risques d’état de choc, troubles neurologiques, encéphalopathie, méningite, voire mort subite du Coincoin récipiendaire… Le panel des risques est plutôt étendu et le système nerveux paraît fort menacé. Une étude révèle que si la vaccination réduit (temporairement) les risques de coqueluche, les Coincoins non vaccinés (d’office) sont en meilleure santé…

Comme les référentiels détruits ne sont pas remplacés et que les tempêtes se multiplient sur l’écran plasma (…), le bulbe hexagonal, embarqué sur ce vieux rafiot de corps, n’en est que plus client des bouées psychotropes. Gober le feu d’artifice est bien ici le sport national, avec 20 à 30 % d’adhérents. L’analyse en gélule et l’immunité en piqûre, voilà la panacée ! Envisager, bien sûr, qu’un faible niveau de santé physique et mentale de la population est sciemment entretenu à des fins commerciales, relève de la pure fiction, voire de la profanation du sanctuaire…

Sans doute parce que l’Histoire est lourde à porter, Louis Auguste de Bourbon, dit Louis XVI, inscrivit la mention suivante dans le journal qu’il tenait quotidiennement, le 14 juillet 1789 : « Rien ».

Le formatage débute ainsi dans l’ordre logique des choses factices. Coincoin bénéficiera, en outre, des jouets les plus sexistes et se fascisera, l’œil rigoureusement capté par la lumière bleutée de l’écran plat, le chemin plat qui mène au borborygme. Rendu amnésique de ses origines, devenu cow-boy féroce, gavé de temps mécanique et de paranoïa, un bourrin à l’air condescendant lui plantera enfin dans le bulbe, entre meurtre et météo, le sacro-saint Caddie qui entrave tout espoir.

En attendant, la « vie suit son cours ». Monsieur et madame élèvent Coincoin via une alternance métronomique de récompenses et de punitions : aujourd’hui, Coincoin a été « sage ». Il est donc gratifié d’un coquet imperméable Winnie l’Ourson en PVC : 320000 mg/kg de phtalate (toxique pour le système reproducteur de Coincoin), 73,2 mg/kg d’alkylphénol éthoxylate (perturbe son système endocrinien), 1129 mg/kg d’organoétain (qui lui dérèglent son système immunitaire), 0,33 mg/kg de plomb (qui altèrent son système nerveux), 0,0073 mg/kg de cadmium (qui plus tard, peut-être, le gratifiera d’un cancer, étayé d’une quantité non négligeable de formaldéhyde, fixateur du portrait de Winnie).

En transmuant les animaux sauvages en bestioles ricanantes (animaux qui, à ses yeux, révélaient sans doute quelques carences en termes de sympathie), turbo-fœtus a inventé le surimi culturel : un agglomérat de cultures séculaires hachées menues et donné comme de la confiture aux cochons. On distribue désormais le surimi culturel comme vermifuge à l’entrée des cimetières…

« Celui qui ne possède pas le pouvoir perd le droit à la vie » a dit turbo-fœtus Hitler. Pour turbo-fœtus, l’asservissement des animaux sert de laboratoire à la banalisation de son propre assassinat. Tétaniser la victime, lui faire perdre ses repères et découper sa vie en tâches simples et répétitives : les procédés du commerce triangulaire ressemblent aux techniques de production du meilleur foie gras. Tout est chosifié, y compris ce qui bouge. Coincoin lui-même est envisagé comme une chose.

L’irréprochable vieux monde s’exhibe comme une matriochka. Comment est-ce possible, avec nos valeurs et notre éthique, d’avoir des ennemis ? Comment est-ce possible que des gens nous en veuillent à ce point ? L’irréprochable vieux monde déplore le réchauffement climatique, la pollution, la ruine des espèces et frappe de manière « chirurgicale », à l’aide de « bombes propres ». En crétinisant les bulbes et en refusant d’être pensé, le vieux monde déssublime le monde. De toutes les formes de vie, une seule s’adonne à l’hypnose jusqu’à l’effondrement systématique, oubliant de se demander si elle veut continuer d’exister ou non. Une seule vit la réalité comme une fiction, en réprimant et reléguant sa nature de singe à l’état de déliquescence. Couvercle lourd, le piège obscène et barbare de la marchandise se referme sur la marmite.

Turbo-fœtus, l’autolâtre, est parfaitement apprivoisé. S’il est ébloui par sa propre image, il est cependant épouvanté par son ombre. Son inaptitude le rappelle toujours aux hallucinations archaïques que le remplissage matériel de son vide existentiel lui procure comme un shoot. Il déteste les enfants, il a brûlé toutes les sorcières. Entre deux compulsions pétaradantes, il perçoit bien que sa régression est illusoire et, dans l’animalité en péril, il voit la sauvagerie de son enfance qui s’esquive, mais…

ARBEIT MACHT FREI sur Terre. Voilà le seul mammifère sous-naturel…

Thomas Monin avril 2009

Sources (liste non exhaustive) : Intersexuality and the Cricket Frog Decline: Historic and Geographic Trends, Environmental Health Perspectives. Amy L. Reeder et al., Volume 113, Number 3, March 2005 / Pesticides. Révélations sur un scandale français. Fabrice Nicolino et François Veillerette. Fayard / La grande invasion. Enquête sur les produits qui intoxiquent notre vie quotidienne. Stéphane Horel. Editions du Moment / C’est pollué près de chez vous. Les scandales écologiques en France. Pascal Canfin et Wilfried Séjeau. Editions Les petits matins / L’eau des multinationales. Les vérités inavouables. Roger Lenglet et Jean-Luc Touly. Editions Fayard / La nature de l’eau. Yann Olivaux. Editions Marco Pietteur / http://www.greenpeace.org/raw/content/france/presse/dossiers-documents/dechets-electroniques-pas-de-ca-chez-moi.pdf / http://www.greenpeace.org/raw/content/france/presse/dossiers-documents/rapport-attention-fragile.pdf / http://www.greenpeace.org/raw/content/france/presse/dossiers-documents/toxique-en-heritage.pdf / http://www.greenpeace.org/raw/content/france/presse/dossiers-documents/appel-en-absence.pdf / http://www.greenpeace.org/raw/content/france/presse/dossiers-documents/walt-disney-presente-chimie.pdf / La vérité sur les compagnies pharmaceutiques. Comment elles nous trompent et comment les contrecarrer. Marcia Angell. Editions Le mieux-être / Le prix du bien-être. Psychotropes et société. Edouard Zarifian. Editions Odile Jacob / Vaccinations, Les vérités indésirables. Michel Georget. Dangles Editions / Alternative Santé. L’Impatient. Hors série spécial vaccinations. n°20. Avril 2000 / Vaccin DTP, obligatoire mais introuvable. Ligue nationale pour la Liberté des Vaccinations. http://www.infovaccin.fr/200509p08.html / Le chlorure de magnésium, un remède miracle méconnu. Marie-France Muller. Editions Jouvence / Prenez en main votre santé. Toutes les maladies courantes. Michel Dogna. Guy Trédaniel Editeur / L’utopie de la nature. Chasseurs, écologistes et touristes. Sergio Dalla Bernardina. Editions Imago / L’éloquence des bêtes. Quand l’homme parle des animaux. Sergio Dalla Bernardina. Editions Métaillé / L’animalité. Dominique Lestel. L’Herne Editions / Un éternel Treblinka. Charles Patterson. Editions Calmann-Lévy / Vivre et penser comme des porcs. Gilles Châtelet. Editions Exils / http://forum.doctissimo.fr/viepratique/annonces/question-placenta-sujet_17073_1.htm / Eduquer sans punir. Apprendre l’autodiscipline aux enfants. Thomas Gordon. Editions de l’Homme / Contre les jouets sexistes. Collectif. Editions l’Echappée / La folie, c’est la mort avec des veines chaudes. Extrait de Par un homme noir, blanc de visage. Xavier Forneret.

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