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La foudre encore. Hommage à Chen Zhen

Un virus multicolore avait contaminé la cosmogonie chinoise, avant de migrer dans les constellations occidentales. Ce virus m’a donné le goût pour mon habit d’humain. Depuis Chen Zhen, l’humanité n’est plus seulement, à mes yeux, une maladie incurable de la matière vivante…

Un gamin arpente les trottoirs d’un quartier de Brooklyn, avec des liasses de billets de banque dans les poches. Il pleut. Son anglais est plus qu’approximatif. Qu’importe, il s’en va négocier le prix de l’acier avec des mafieux éberlués… C’est le même gamin qu’on retrouve, plus tard, sur un terrain vague du Moyen-Orient. Ce gamin, c’est moi. Je suis accompagné, cette fois, d’un chinois frénétique. Affairés autour du coffre d’une voiture, nous palabrons avec des militaires. La discussion est rude. Le deal est rapide : de l’argent liquide contre des matraques et des crosses d’armes à feu. Les militaires s’éclipsent. Chen Zhen et moi, crosses en l’air et victorieux, éclatons de rire en rejouant la scène que nous venons de vivre… Plus tard, je bricolerai ces objets, j’en ferai des percuteurs pour tambours. Pendant la pause de midi, dévorant des hamburgers King Size, nous débattrons de façon enflammée d’encéphalopathie spongiforme bovine, du temps de sommeil de Hans Ulrich Obrist, du Germania de Hans Haacke, des œufs de cent ans, de la circulation du Ch’i, ou des dragons d’Abramovic…

Il s’agissait, pour Chen Zhen, de ne « pas me déranger », lorsque mon professeur d’art me proposa d’être son assistant. Pendant six années, de 1995 à 2000, nous irions construire et installer ses travaux de New York à Tel Aviv, en passant par Paris, Cologne, Aix-La-Chapelle, Lyon, Bâle, Genève, Turin, Venise, Milan, Zagreb, Albi, Périgueux (…). Malgré ses précautions, j’allais pourtant être « dérangé », au fil des mois, par les collisions culturelles du monde globalisant et la fréquentation intime de la pensée et de l’art protéiforme de Chen Zhen. Nous n’allions pas seulement inventer des techniques empiriques de travail du bois ou du métal, mais des façons joyeuses de maltraiter les objets de rebus, pour qu’ils révèlent l’humain caché derrière. Laissant libre cours à l’intelligence de nos mains, nous allions créer pour les corps de vastes dispositifs enveloppants, nous jouer du cœur même de la matière et, surtout, cristalliser l’esprit. Sans cesse en aller-retour entre micro et macro, local et global, entre atelier et monde, le voyage que m’offrit Chen Zhen fut une déambulation fulgurante à travers le vivant, un véritable parcours initiatique : sans relâche, nous allions invoquer la vie, dans sa substance, sa vibration même.

J’ai vu Chen Zhen, sur le trottoir, s’enflammer dans des débats géopolitiques avec des homeless. Je l’ai vu, captiver par le récit de son projet du moment, le négociant en bois, l’épicier du quartier, le gardien du musée… Chen Zhen aimait faire visiter son cerveau à ceux qui étaient à portée de discours. Les premiers visiteurs étaient souvent les premiers venus. Et les mieux servis. Chen bousculait son entourage comme on se bouscule sur les trottoirs de Shanghai. Il bousculait la raison comme les cellules chahutent aux points vitaux des corps. Chen Zhen était un point vital de l’espèce humaine à lui tout seul. Il bondissait d’un territoire à l’autre avec la frénésie enchantée de l’enfance. Lorsqu’il ne théorisait pas sur le dernier gadget électronique, il combattait à mains nues un nouveau fax qui refusait de fonctionner, ou purifiait dans l’eau froide un poste de radio allumé… Ses nombreux amis ne me contrediront pas : le gamin, souvent, c’était lui, marsupial à ressorts sous les néons de Time Square, parodiant telle ou telle personnalité du milieu de l’art, ou arborant fièrement l’inscription 100 % Negro de son t-shirt …

Un soir, tandis que des échardes s’attardaient dans nos mains endolories, me vint l’idée qu’elles pouvaient avoir, sur nous, l’effet des aiguilles d’acupuncture. Que, peut-être demain, elles nous feraient du bien. Qu’en tout cas, notre épiderme les rejetterait, puisque les corps, comme les états, en viennent à expulser les corps étrangers. Incrédule, Chen me lançait un regard inquiet. Je crois qu’il avait parfois peur de moi. Escorte invisible, je le protégeais. Surtout lorsque le monde de l’art s’agitait autour de lui. Il m’avait raconté sa maladie : chaque projet pouvait être le dernier. Nous vivions intensément le moindre détail. Il m’éduquait comme un ami, un frère aîné. Echardes envolées, goguenards, nous nous remettions au travail le lendemain. La vie m’avait appris, très jeune, à me méfier de la lame de ceux qui séparent allègrement esprit et corps. C’est peut-être ce qui avait convaincu Chen de me prendre comme assistant : je somatisais la manie occidentale de fragmenter le monde. J’étais in between. Comme lui. Déterritorialisé de naissance.

L’animalité a parfois surgi de nulle part, désarmante. Alors que nous marchions sur un trottoir de New York, un jeune chien frétillant vint faire la fête à Chen Zhen. Embarrassé, ne sachant comment calmer la bête, il me dit : Chez moi, les jeunes chiens pleins de vie, on les mange… Je lui lançai, inquiet : Chez nous, parfois, les chiens sont mieux traités que les enfants… Il éclata de rire. Chen était un animal à sang chaud, qui s’assumait comme tel. Nous avions conscience de nous-mêmes comme de la matière vivante, conscience que l’animalité humaine se déploie jusque dans la conscience même. Un bestiaire résistant et sauvage sera découvert, plus tard, par ceux qui étudieront la place de l’animalité dans les multiples dimensions de son œuvre…

Le visage de Daniel Buren s’assombrit tandis que je lui révèle qu’au détour d’une plaisanterie malicieuse, Chen, son ami, évoqua, un jour, la possibilité de le soigner. Chen Zhen pratiquait la secousse sismique espiègle. Devenir médecin, son grand projet d’artiste. Soigner le monde, soigner l’Occident (Chen pratiquait aussi, parfois, l’ambition démesurée !). Accueillir ses patients dans une salle de diagnostic, derrière une plaque ’’Docteur Chen Zhen’’. Y appréhender d’abord le corps occidental dans son entièreté : de Lascaux à Buren. Maîtriser la langue : parler occidental. Chen avait pour Buren la plus grande admiration et le plus grand respect. Et quel meilleur patient, pour un artiste chinois médecin, que Daniel Buren, dont le travail incarnait, à ses yeux, le plus haut degré de l’art contemporain… Localiser et identifier la pathologie : les limites de l’In Situ. Masser le corps. Masser l’esprit. Laisser gronder le tonnerre. Sans en avoir l’air, proposer le chemin de la faute au challenger, lui renvoyer sa propre force : comme une réponse à Buren, qui, sceptique, avait demandé, en 1989, aux participants de l’exposition de Jean-Hubert Martin, s’ils se sentaient magiciens de la terre, Chen proposait, dix ans plus tard, un « éloge de la magie noire », soutenu par un entretien avec… Daniel Buren.

Dans ce frottement amoureux des plaques continentales, il piégeait du même coup la métastase par la question du point de vue : en bondissant subrepticement d’un continent à l’autre, il égarait la maladie entre système biologique et processus culturel. Et tandis que l’affection commençait à douter d’elle-même, il sortait de sa carapace. Il était frelon. Prédateur. Jusqu’à en faire tousser le sol. Il tétanisait sa proie comme le fait le tigre. Il en appelait au vent, à l’eau, au réveil du dragon. Il osait le Feng Shui sur la vieille Europe, sur la rationalité, sur la machine à massacrer la nuance : celle qui descend du singe n’avait-elle pas inventé la soustraction méthodique des choses de leur contexte ? Il se souvenait des jardins de Yuanmingyuan. Enfin, il portait le coup fatidique : il inventait la Site-specific-installation posthume…

Chen Zhen était un combattant redoutable de sa propre maladie. Parfois, elle portait des noms différents…

La foudre. La foudre encore. Les paratonnerres du Lightning Field n’auront pas de répit. Les peuples ne sont pas circonscrits aux nations. Si la porosité entre les cultures n’est pas entretenue, le malentendu s’éternise, la grande muraille s’allonge. La construction humaine qu’on voit de la Lune, désormais, c’est le monde entier. Le théâtre du monde censuré. Globalement réchauffé. Sous-naturel. Et ce feu d’artifice d’actifs pourris… Des unions étroites se produisent, pourtant, jusqu’au stade de symbiose. Il y a ce feu follet entre Chopin et Morrison, cet arc électrique subtil qu’on distingue, par instants, lorsque dragons et tigres dansent : Chen Zhen est vivace. Le chant ultime de la comète immortelle a percé le secret de la magie noire. Chen Zhen est un homme-montagne, un thérapeute chinois qui bâtira encore des temples comme on dispose des aiguilles d’acupuncture.

Il fait beau. A bientôt Bambou Salé, cher grand frère artiste…

Thomas Monin 2010

Je dédie ce texte à Chen Zhen, Xu Min, Chen Bo et à tous leurs vrais amis.

Je souhaite aussi citer ceux qui, durant toutes ces années, sont venus, plus ou moins souvent, nous prêter main forte pour un travail parfois harassant : Olivier Bouton et Thomas Laroche-Joubert, bien sûr, et aussi Christiane Monin, Marie Monin, Alexandre Porquer, Tania Boucard, Anne-Lorraine Bousch, Jean-François Bétrouni et tous les soutiens bienveillants que le vent et l’eau nous ont amenés…

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