La dernière capsule temporelle

Object. 2009. 110 x 80 x 80 cm. Wood, metal. A scale model of a bronze sculpture project. This project was nominated for the Prix MAIF bronze object beehive ostensibly sealed. Object given to future generations, although definitely inaccessible to human hands, open only to bees .. Projet de sculpture en bronze. Ce projet a été nominé pour le Prix MAIF 2009 L’objet de bronze est un espace capturé à l’univers par le métal. Lors d’un voyage en Amérique du Sud, j’ai vu une double sculpture de bronze de Botero. Des deux énormes colombes montées sur socle sur une place de Medellin, l’une avait été déchiquetée par l’explosion d’une bombe déposée par la guérilla dans les années 90. Rendue à l’univers. L’œuvre était devenue un monument à la mémoire des victimes de l’attentat. Une émotion intense émanait de ce métal tordu. Les traces du moule et les soudures internes étaient désormais offertes au regard. Ce vide avait été un plein à certains moments du processus de fabrication. Dans ce rapport de force entre plein et vide, qu’il soit détruit ou caché, le moule est encore présent dans l’œuvre de bronze comme, peut-être, l’obscur et véritable socle de celle-ci. N’est-ce pas, au fond, sur l’empreinte du moule que l’œuvre repose ? A l’extérieur, souvent, le temps décale les formes du bronze. Les parties saillantes d’une œuvre donnée depuis longtemps aux pigeons, peuvent apparaître rentrantes à l’œil, le convexe devenir concave selon l’angle de vue. C’est que le temps ne fait rien à l’affaire. Ou plutôt, le temps fait tout : le Soleil, le vent et la pluie réinventent les oxydes, des coulures se produisent là où elles n’étaient pas prévues. La mousse, les champignons constellent les formes et griment les objets. Le climat réinvente l’académie, la nature naturalise… Il n’est pas impossible que, plus que tout autre matériau, le bronze ait un rapport particulier au temps. Non pas un rapport au temps mécanique de la vie « moderne », mais un rapport au temps naturel, celui du rythme des saisons, celui qui modèle – vraiment – le monde. C’est que la sculpture de bronze est, par nature, une coque donnée au futur. Elle est, de fait, une sorte de capsule temporelle. Certes, les capsules temporelles sont emplies de documents ou d’objets destinés aux générations futures comme des témoignages de notre époque, mais la sculpture de bronze est aussi un récipient scellé. De plus en plus de capsules temporelles sont réalisées : de la boîte en inox avec photos, bijoux, téléphone portable, etc… qu’on enterrera au fond du jardin, jusqu’à cette voiture inhumée en 1957 aux Etats-Unis, qui contenait, entre autres, des tranquillisants, une contravention impayée, de la bière, des cigarettes ou encore des bidons d’essence (…) qui fut exhumée en 2007, la capsule temporelle, artefact propre aux pays « développés », pose un problème considérable : encapsuler quoi ? Plus l’enfouisseur mesure la responsabilité qui lui incombe, plus il se dit que les objets qui l’entourent sont vides de sens. L'historien William Jarvis (Time Capsules: A Cultural History, 2002) estime que les capsules temporelles enfouies de nos jours contiennent le plus souvent des « ordures inutiles », et que si elles venaient, dans le futur, à être retrouvées par nos descendants, elles ne leur offriraient que peu d’éléments historiques utiles. Les capsules temporelles en disent donc beaucoup sur la réalité de notre monde. Miroirs implacables, elles reflètent la vacuité de nos modes de vie. Elles révèlent que, peut-être, nous ne les destinons qu’à nous-mêmes… L’œuvre d’art, en tant que matière culturelle d’une période donnée, serait-elle alors le seul legs décent ? Laissons cette question en suspend… Depuis la nuit des temps, l’abeille rend mille services à l’homme. Elle pollinise 80 % des plantes à fleurs, et l’humanité lui doit 35 % de sa nourriture. C’est au fond un peu de la nature humaine qui se cache dans les profondeurs mystérieuses des ruches. Mais le théâtre magique de la ruche, symbole d’une entente idéale entre homme et nature, cache une véritable catastrophe : un peu partout sur la planète, la mouche à miel est victime d’un mystérieux syndrome d'effondrement de ses colonies : les insectes "disparaissent" massivement, brutalement, et aucune explication satisfaisante n'a été trouvée. Cet effondrement serait conséquence d’une synergie de plusieurs causes : aux effets combinés des parasites, des virus, des infections fongiques, des prédateurs nouveaux (frelons chinois…), des pesticides (insecticides, désherbant, fongicide...), s’ajouteraient les effets encore méconnus des OGM, qui affecteraient l’immunité de l’insecte, et les effets des divers polluants toxiques qui masqueraient les exhalaisons florales et agiraient comme des leurres hormonaux. La sélection des espèces par les ruchers industriels qui entrainent une chute de la diversité génétique naturelle, pourrait aussi être une cause de cet effondrement. Enfin, la pollution électromagnétique croissante, depuis l’avènement du téléphone portable et du Wi-Fi, perturberait l’activité des insectes… On attribue à Albert Einstein la prédiction selon laquelle la disparition de l’abeille ne laisserait plus à l’homme que quatre années à vivre. Le cas de l’abeille est symptomatique : du réchauffement climatique à la chute de la biodiversité, les conséquences de nos modes de vie pourraient nous être fatales... Une partie de notre futur se cacherait donc à l’intérieur des ruches. Dans l’enchevêtrement mystérieux des alvéoles, se trouve peut-être la solution de notre survie et de celle de la matière vivante en général… Il s’agit donc ici de créer un objet de bronze pouvant être investi par une colonie d’abeilles. Cet objet propose une réflexion sur la nature même de l’objet de bronze, sur le moulage comme origine symbolique de la forme et de l’œuvre d’art. Peut-être, cette dernière capsule temporelle incarnera-t-elle pleinement le temps naturel… A la fois hybride entre moule, œuvre et refuge pour abeilles, cette ruche métallique scellée dans sa coque atypique, est interdite à la main de l’homme. La ruche ici n’est plus une source de denrées à exploiter, mais d’une tentative de raccompagner l’humain vers ce qu’il a (peut-être) oublié, la stimulation de sa conscience… Souhaitons que les générations futures voient encore des abeilles virevolter autour de la capsule. Si c’est le cas, c’est que notre survie aura été inventée… Cette dernière capsule temporelle n’indique aucune date d’ouverture. Et pour cause, elle est inouvrable : les boulons (qui rappellent la forme des alvéoles) ne pourront pas être dévissés, ils sont moulés. Seul l’aspect extérieur de la ruche est offert à l’homme, tandis que l’intérieur est offert aux insectes, qui peuvent s’y installer sans limite de temps, grâce aux orifices prévus pour leur passage. La ruche semble avoir été découpée verticalement en quatre parts symétriques. Les quatre parties sont rassemblées, via des rebords boulonnés ostensiblement, qui suivent les lignes de découpe. Ces rebords apparaissent comme deux plaques verticales croisées de façon orthogonale, qui, à la fois, coupent la ruche et la supportent : l’objet repose au sol sur la croisée des deux plans. A l’instar d’une ruche (ou d’une sculpture de bronze) normale, la capsule pourra être installée dans la partie calme d’un parc ou d’un jardin, abritée si possible du vent, du froid et de l’humidité, et à proximité de plantes mellifères… Rien ne permet d’affirmer qu’une colonie d’abeilles viendra s’y installer, mais de la cire pourrait être introduite par les orifices de la ruche, afin de suggérer l’endroit aux insectes. Les apiculteurs attirent les essaims d’abeilles de cette manière. Rappelons enfin que les gens n’ont rien à craindre de la présence d’une ruche. Les abeilles, en effet, n’attaquent jamais l’homme, sauf pour défendre leurs couvains. Si rarement, une abeille en vient à piquer son agresseur, son venin n’est pas mortel. C’est elle qui meurt alors…