Passer la nuit

S1038541 S1038562Chapelle du Carmel. Chalon sur Saône. Avril 2009 De 1982 à1986, Marina Abramovic et Ulay réalisent une série de performances, intitulée Nightsea Crossing (traversée des abysses). Chaque fois, les deux artistes restent immobiles et absorbés, face à face, assis de part et d’autre d’une table, pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours. Ils disposent parfois un ou plusieurs objets sur la table : des pépites d’or, un python vivant, un boomerang, une paire de ciseaux plantée, un petit éléphant d’argile qui se désintègre peu à peu, un cristal de quartz… Les deux artistes mettent en scène une plongée conjointe dans l'inconscient : « (…) du matériel jusqu’à l’immatériel, de la forme jusqu’à l’absence de forme, de l’instrumental jusqu’au mental, du temps jusqu’à l’absence de temps. (…) ». Il s’agit pour eux de se fondre dans le décor, être en harmonie avec le processus naturel des choses, être nature morte. Ne reste plus que « la conscience qui continue à travailler à l'intérieur ». Depuis 1976, Abramovic et Ulay réalisaient des actions où se racontait la symbiose de leur relation. Avec Nightsea Crossing, le couple s’ensevelit, leur union se situe en arrière plan, disparaît symboliquement. En 1983, ils réalisent l’action Conjunction. Cette fois, se joignent à eux un Lama Tibétain et un Aborigène Australien. La performance dure quatre jours, autour d’une table ronde couverte d’or. Passer la nuit est une lecture personnelle de Conjunction. Sous la nef de la chapelle du Carmel, un grand disque noir et brillant, fait de carreaux de céramique juxtaposés, repose sur le sol au centre de l’espace. Quatre objets ou groupe d’objets sont disposés de part et d’autre du disque, se faisant face par paires : TAXIS, un dalmatien naturalisé est assis. Son museau est prolongé d’une forme humaine couverte du même pelage, accroupie face à lui. La tête humaine disparaît dans la tête du chien. En entrant dans l’espace, on voit le dos de l’animal. Son regard se porte vers le chœur de la chapelle et vers Crâne Electrique, l’objet qui se trouve face à lui, de l’autre côté du disque noir : un petit générateur électrique rouge repose sur le sol de l’estrade, légèrement surélevée par rapport au reste de la salle. Il s’agit d’un boîtier destiné à alimenter les clôtures, pour le parcage des animaux d’élevage. Un crâne humain fait d’un fil conducteur rouge tressé est suspendu au dessus du générateur dont le voyant rouge clignote (rappel intermittent de la lampe rouge qui matérialise la présence divine dans certaines églises…). Le crâne est électrifié. Archival est une grande araignée figée dans son mouvement, faite de huit jambes de chevaux naturalisées. Située dans la partie gauche de la salle en entrant, au bord du disque noir, elle fait face, à l’opposé de celui-ci, aux Mafias : une tête de corbeau sort de la bouche d’un agneau naturalisé assis, une tête de canard sort de l’anus d’un autre agneau, tandis qu’un troisième agneau laisse échapper de sa bouche un serpent qui le pénètre à nouveau par l’anus. Les trois animaux sont blottis ensemble. L’agneau-canard semble interpeller Archival. L’élément central de l’installation est Mâchoires, situé au milieu du disque noir : un petit jeu d’échecs dont les pièces sont trente-deux dents humaines prélevées à la surface des sols d’anciens cimetières. Trente-deux dents humaines comme les trente-deux pièces du jeu d’échecs. Les profils de nos dents correspondent étrangement aux profils des différentes pièces du jeu… L’intelligence stratégique aurait-elle quelque chose à voir avec la mastication ? On dit en tous cas que la dent est le premier os visible, et qu’elle annonce en cela l’inéluctable. Il semblerait qu’elle soit aussi le dernier os, se désagrégeant apparemment plus lentement que les autres. Les sols des anciens cimetières en témoignent… Comme une onde de choc, les carreaux juxtaposés de céramique, font échos à l’échiquier central. La céramique noire a un aspect cristallin et agit comme un miroir. Les parties hautes de la chapelle s’y reflètent. Car, pour une fois, c’est bien sur les stucs aériens de la chapelle du Carmel que sont braqués les projecteurs, et non sur les cimaises blanches qui en masquent la partie basse, ni sur les éléments qui composent l’installation… Les animaux sont réunis comme autour d’un point d’eau. A l’écart, un texte raconte la chosification du vivant. Dans cet ancien lieu de culte, « l’œuvre d’art » bénéficie de l’atmosphère religieuse persistante, qui en accentue sa sacralisation. Des glissements de nature se produisent : comme l’art emprunte ici au religieux, l’animal emprunte à l’autre dans un jeu osmotique, absorbe et transforme certaines caractéristiques de cet autre. Voilà un dialogue entre formes, entre noir, blanc et couleur, naturel et artificiel, domestique et sauvage. Surtout, la frontière se trouble entre l’animal et l’humain. L’humain est ensevelit, comme l’était le couple Abramovic-Ulay. Mais du spirituel, ne subsiste que l’objet, auquel on ne peut, bien sûr, pas prêter d’intension méditative, à moins de voir dans la nature morte notre propre image, notre vie chosifiée... « (…) Toutes les autres créatures n’auraient été créées que pour lui procurer de la nourriture, des fourrures, pour être martyrisées, exterminées. Pour ces créatures, tous les humains sont des nazis ; pour les animaux, c’est un éternel Treblinka. » écrivait l’auteur yiddish et prix Nobel de littérature Isaac Bashevis Singer (Collected Stories: Gimpel the Fool to The Letter Writer. Isaac Bashevis Singer. Library of America). Notre rapport à l’animalité est une catastrophe. L’animalité soumise s’amenuise aujourd’hui dans la ruine de la biodiversité. A l’heure où se mécanise l’être, où les espèces animales et végétales disparaissent, l’animalité-miroir s’efforce pourtant de s’adapter. Elle raconte l’erreur. Elle dit que ce n’est pas la nature qui a un problème, c’est nous : la cosmétique est mortelle. L'anthropocentrisme aussi… Il s’agirait de passer la nuit, traverser l’abysse matériel, s’extraire de la misère spirituelle, interrompre le meurtre, retenir le suicide… Peut-être aurions-nous dû nous éveiller face à la nature morte Abramovic-Ulay. Un quart de siècle plus tard, alors que tout est devenu marchandise, est-ce encore possible de soutenir un contre-feu face à ce qui semble aller inéluctablement contre la perpétuation de la vie ? Refuser de considérer l’humanité comme une maladie incurable de la matière vivante, n’est pas chose aisée. Si l'animalité se déploie jusque dans nos consciences, peut-être est-il déjà trop tard pour l’assumer… Pourtant, s’il nous reste encore l’énergie du désespoir, l’art animal est à inventer : sécréter des symbioses, des points d'association entre des organismes ne pouvant vivre les uns sans les autres, incarner enfin nos systèmes biologiques, explorer les rapports intimes que nous entretenons avec la matière vivante, masser simultanément le corps et la pensée... Passer la nuit, c’est le langage outrecuidant du porte-parole des singes autoproclamé, qui rappelle que l’univers nous dépasse, que nous n’en sommes ni l'origine, ni le but, mais la combinaison provisoire de quelques-uns de ses composants. L'activité de la physique et de la chimie à l’intérieur et entre mes cellules, vous salue bien.