Olympia

Projet pour l'exposition SPaCe 2018. Villejust (91). Il s’agirait de créer une sculpture originale monumentale intitulée Olympia, représentant une louve assise, contemplative, regard dans le lointain, faite d’une trame de tiges métalliques de couleur blanche, dont les volutes suggèreraient les contours de l’animal (hauteur environ 4,50 m, longueur environ 3,20 m, largeur environ 2,20 m). Entièrement gainée de silicone phosphorescent, la bête accumulera le jour de l’énergie lumineuse qu’elle restituera à la nuit tombée, dans une luminescence singulière, quasi fantomatique... En union étroite avec le lieu et son contexte, ce fantôme d’animal se postera au milieu d’un champ, sur la commune de Villejust, comme ces animaux qui choisissent les endroits dégagés pour mieux voir d’où viennent les chasseurs, mais qui, de fait, s’exposent mieux à leurs tirs… Aux alentours : lignes à haute tension, routes, voies aériennes de l’aéroport d’Orly… La vie sauvage n’existe plus qu’entre les moyens de communication… Regard absorbé vers le lointain, vers ce poste de transformation électrique et vers cette aire de formation pour équipes cynotechniques (chiens sauveteurs), la louve semble contempler la domestication elle-même...   Multiple symbole oscillant dans toutes les cultures du monde entre valorisations positives, autant que négatives, le loup et en particulier la louve nous accompagnent depuis toujours et aujourd’hui, peut-être, plus que jamais. L’antinomie du chien, le loup-garou ou le grand méchant loup, diable incarné, dont la gueule surgit de nuit comme la mort, se révèle aussi, au féminin, régulateur biologique des écosystèmes et symbole de fécondité mythique. Mais l’opposition farouche d’une partie de la population actuelle à la présence de Canis Lupus dans nos campagnes - celle des éleveurs d’ovins, principalement, ainsi qu’une large frange plutôt conservatrice de la population -, n’est pas sans rappeler que la présence du loup et son hurlement provoque encore l’effroi, après des millénaires d’histoires et de contes mystérieux. Hélas pour lui, le loup cristallise encore bel et bien nos excès d’émotion, à l’instar du fantôme, entre peur et fascination. Mais la louve atténue sans doute l’effroi que son mâle suscite, en augmentant nos sentiments vis-à-vis d’elle d’une forme de fascination. Peut-être davantage que la présence du loup, la présence de la louve s’impose dans notre triomphante modernité comme un rempart symbolique à l’héritage du patriarcat et nous permet de nous interroger sur les rapports profonds que nous entretenons avec l’animalité. Toutefois, cette louve est-elle autre chose qu’une hallucination collective ? Que craignons-nous d’elle, sinon, peut-être, la peur de notre propre sauvagerie ? La peur de la prédation, peut-être. La peur de la parentalité, qui sait… Voilà une œuvre à double face, tant diurne que nocturne, qui entend peut-être nous permettre d’accéder à ce auquel nous n’avions pas encore eu accès, certains territoires de nous-mêmes, de l’autre, du féminin et du masculin, de l’univers. A l’heure de l’effondrement de la biodiversité et du réchauffement climatique, alors que notre rapport à la nature doit être réinventé sous peine de mort, la louve nous accompagne, comme une sœur de sang, une âme sœur… Avec Olympia, c’est aussi, peut-être, la tradition de représentation animalière, issue du XIXe siècle et les représentations naturalistes de l’école française, qui s’augmente de l’incarnation utopique de notre propre animalité. Car c’est à notre propre corps que nous renverra le corps de ce mammifère géant… On oublie que la moitié des loups sont des louves, comme on oublie que la moitié des hommes sont des femmes. En créant ce monument fantôme dédié à cette part oubliée de l’animalité, au moment où la culture occidentale vibre, s’émeut, voire évolue sur la question de la place de la femme, j’espère interroger les fondements de notre civilisation. C’est que Romulus et Remus furent élevés par une louve, c’est que la louve est l’animal totem de Rome, qui a fondé une bonne part des bases de nos systèmes, économie, voies de communication, etc… Le corps nu est toujours tabou aujourd’hui, tandis que le meurtre violent est pléthore dans l’imagerie populaire, les films, les jeux, les infos... Signe d’une société malade de son genre ? …  Si l’Olympia de Manet choquait par sa nudité crue, qu’en sera-t-il aujourd’hui de cette louve nue aux mamelles ostensiblement visibles ?... Corps fantôme de mère allaitante, quasi disparu. A cette échelle, nos visages se situent au niveau des mamelles de la bête. Nous voici louveteaux… Qu’en est-il de notre rapport à la vie sauvage et à la place que nous lui accordons ? Comment laisser autre chose que le médiocre comme héritage à nos enfants et aux générations futures ? [caption id="attachment_4596" align="aligncenter" width="403"]Photo Philippe Martin Olympia[/caption] Ici, l'anthropocentrisme n’est pas de rigueur, et l’expression ne relève pas de la cosmétique. Ici, l’objectif est de soutenir un contre-feu face à ce qui semble aller contre la perpétuation de la vie. Il s’agit avant tout de ne pas concevoir l’humanité comme une maladie incurable de la matière vivante. Tenter d’inventer un art animal, en sécrétant un dispositif orienté vers l'acceptation de l'animalité dans tous ses lieux de déploiement, y compris dans la conscience elle-même. Il manquait peut-être à l’In Situ la conscience des liens entre systèmes biologiques et processus culturels. Ebloui par la symbiose, je voudrais atteindre ce point d'association entre ces organismes ne pouvant vivre les uns sans les autres, chacun d'eux tirant bénéfice de cette association. Olympia, comme une union étroite entre ce que nous sommes et ce dont nous sommes, invite à l'exploration des rapports intimes que nous entretenons avec la matière vivante, et voudrait masser à la fois le corps et la pensée.  TM.Loup 1