”Allegro vivace”

Emmanuelle Lequeux, critique d’art et journaliste au Monde, à Beaux-Arts magazine et à la revue 02

Notre fin serait proche ? Notre dernière heure arrivée ? Sans catastrophisme, l’œuvre de Thomas Monin tente d’aiguiser notre conscience quant à la tragédie écologique qui menace la planète Terre. Son exposition est ainsi comme « un sursaut, proche de l’énergie du désespoir ». Aux antipodes de tout anthropocentrisme, l’artiste met en scène à travers dessins, vidéos et installations les ultimes énergies que met la nature dans sa survie. Il revendique sans apprêts notre animalité. Et se lance dans une tentative de symbiose avec ce que l’on nomme trop souvent l’environnement, et qui s’avère en fait un univers, lequel, plutôt qu’il ne nous entoure, nous submerge, nous dépasse et nous contraint à la plus grande humilité. Mêlant iconographie chrétienne, études d’entomologistes et dérives naturalistes, il invente une sorte de poésie activiste, qui aux slogans préfère la profondeur de la réflexion. Qui, à la lumière de l’optimisme béat, substitue une certaine noirceur. Une œuvre qui se refuse à se voiler la face. Quand tant d’artistes contemporains se contentent de récupérer le combat écologique pour en faire une image de marque, Thomas Monin livre une œuvre qui relève d’une impérieuse nécessité. Quand beaucoup se contentent de dresser un constat en érigeant une nature artificielle, dénuée de toutes racines, lui s’attaque aux racines du mal. Question de vie ou de mort : dans ses vanités d’aujourd’hui, l’artiste met en garde contre les désastres qui s’annoncent à l’horizon. Les évoque par exemple en un dessin, où une tornade infinie se dessine au gré de multiples prénoms, et semble annoncer un dénouement inéluctable : l’entropie du monde, c’est désormais nous qui en sommes les auteurs, plus que le temps.

La matière vivante est le cœur palpitant de cette œuvre, vaste arche de Noé où pourraient venir se réfugier les espèces menacées d’extinction. Les animaux y défilent, fragiles, abimés, splendides malgré tout. Ainsi de cette tête de cerf qui ouvre l’exposition en une vidéo : le crâne de la bête brûle, mais les bois résistent ardemment au feu, gardant toute leur noblesse bien que maltraités par l’homme au fil de l’histoire : porte-manteau, porte-fusil désormais porte-conscience ? En écho, un dessin évoquant un faon sautant à travers des bois de cervidé immenses, comme réduit à n’être plus qu’un animal de cirque. Mais aussi un cerf sur le dos duquel des bois ont poussé, et qui hante dans une lithographie le triptyque de Francis Bacon, Trois études de figures au pied d’une crucifixion. Autre animal, ce crapaud dont l’artiste en un dessin titre un véritable portrait : un Bufo Periglenes, espèce endémique du Costa Rica qui disparut en 2001. Un petit monument aux morts.

Mais c’est l’abeille qui revient essentiellement en leitmotiv : celle que l’on étudie trop souvent pour simplement mieux comprendre l’homme dans son fonctionnement social, celle que les insecticides et OGM assassins condamnent peu à peu, celle dont on dit que la disparition annoncerait de quelques années l’éradication de l’espèce humaine. Thomas Monin en dessine les larves comme pour perpétuer coûte que coûte leur survie. Il en dessine les alvéoles vidées de tout corps, livrées à la blancheur de l’absence. Il la crucifie en une installation où elle prend taille humaine, évoquant la violence de ce geste de l’entomologiste qui consiste à épingler les insectes pour mieux les étudier, disent-ils. Il lui donne aussi un visage humain dans un dessin où apparaît l’esclave Edmond Albius, qui inventa une manière artificielle de féconder la vanille : l’homme se substituant encore une fois à une abeille disparue.

De la mouche à miel, il sculpte aussi l’habitat : une ruche de métal qui semble toute traditionnelle avant que l’on ne s’approche et y décèle de minuscules dessins. Ils sont empruntés aux folles visions que le peintre Jérôme Bosch nous a livrées au XVe siècle : le Jardin des Délices, le Chariot à foin, ou encore la Tentation de Saint Antoine et le Jugement dernier. Hommes-troncs, ornithorynque sur patins à glace, poissons volants, machines infernales, déroute des corps et des consciences… Ces images de l’horreur chrétienne sont ici dévoyées pour dire notre Enfer contemporain. On retrouve d’ailleurs Bosch dans un des nombreux dessins à l’encre présentés ici : sa nef des fous navigue vers un horizon vacillant, quand du ciel tombent une multitude de parachutes, qui font écho à un banc de méduses sous-marin : métaphore de notre folle condition humaine, qui navigue entre deux menaces et ne sait plus vraiment quel vent suivre.

Enfin, de l’abeille, Thomas Monin sculpte l’or : ce miel qui bientôt, lui aussi, ne sera qu’un souvenir. Il le présente en bocaux, remplis d’énormes faux diamants. Ensemble, ils jouent avec la lumière du jour. Sur chacun des récipients est inscrit le nom d’une espèce disparue. En alternance, posés eux aussi sur une étagère, des bocaux d’huile de vidange, cet or noir et fatigué, portent, eux, les noms de ces substances toxiques que nos corps abritent en toute inconscience. Sujet malgré lui à l’emprise du mal, l’homme se dessine dans cet œuvre en un héros malsain plus que malmené: les acteurs de l’horreur nazie se retrouvent ainsi plantés dans un pot de fleur, alignés comme au procès de Nuremberg. Œuvre au noir… Et pourtant, malgré tout, en un ultime sursaut de conscience, Thomas Monin se situe du côté de la vie, tant qu’il en est encore temps.

Emmanuelle Lequeux. Août 2009